Et si on écoutait le rythme qu'il nous demande ?
- 24 avr.
- 6 min de lecture
" Je ne comprends pas pourquoi une semaine je suis claire, sociable, efficace… et la suivante, tout me demande un effort immense. "
Cette phrase, je l'entends souvent autour de moi et pas que dans mes accompagnements.
Certaines, dont je faisais clairement partie, pensent que le problème vient d’elles. D’un manque de discipline, d’une mauvaise organisation d'’une fragilité personnelle qu’il faudrait corriger (ah cette guerrière que je suis) .
Et si une partie du malaise venait aussi d’un malentendu plus profond entre les rythmes biologiques du corps féminin… et les modèles de fonctionnement que nos sociétés valorisent ? Ooops 🍀🙃
Depuis des décennies, la performance moderne repose largement sur une idée implicite " il faut être constant, stable, régulière (et guerrière), productive de manière linéaire, en somme, savoir encaisser et avancer coûte que coûte. Et, cherry on the cake, être capable de fournir le même niveau d’énergie, de concentration et de disponibilité chaque jour. Et puis, prenons un moment pour nous poser très franchement la question, est-ce que, en tant que parent bienveillant, exigerait on cela de nos enfants qui sont en plein apprentissage et font de leur mieux ? Alors, pourquoi le demande-t-on de nous "m'aime"?
D'ailleurs, spoiler, le corps féminin ne fonctionne pas sur cette logique, non Môôônsieur !
Là où le fonctionnement hormonal masculin est souvent décrit comme davantage influencé par un cycle quotidien — avec des variations hormonales plus prévisibles sur une journée de vingt-quatre heures. Le corps féminin, lui c'est tout un autre programme, il traverse des fluctuations plus longues, plus mouvantes, influencées par plusieurs hormones qui interagissent tout au long du mois. C’est un peu comme comparer une batterie rechargeable quotidienne… à un jardin qui change au fil des saisons. Un téléphone peut repartir après une nuit de charge. Un jardin, lui, ne fleurit pas de la même manière en plein hiver qu’au printemps.
Un homme pourrait parfois fonctionner davantage comme une journée météo : matin, midi, soir, récupération, puis ça recommence. Le corps féminin, lui, ressemble davantage à un climat évolutif sur plusieurs semaines : des phases d’expansion, de ralentissement, de transformation, de récupération. C’est la différence entre gérer une journée de travail… et gérer une lune entière. L’un revient à zéro toutes les 24 heures. L’autre traverse des phases. C’est un peu comme comparer un interrupteur… à un tableau de bord d'une voiture, plus complexe. L’un fonctionne surtout sur “on/off”. L’autre ajuste constamment plusieurs paramètres en même temps. 🍀😁
Imaginer demander au corps féminin d’être identique chaque jour, c’est un peu comme exiger de la mer qu’elle reste à marée haute en permanence, ou bien de demander à un arbre de produire des fruits toute l’année sans jamais passer par une période de repos, c'est aussi reprocher à la lune de ne pas être pleine chaque nuit, ou attendre d’un orchestre symphonique qu’il joue constamment au même volume, sans nuances, sans montées, sans silences.
Le corps féminin, lui, ressemble davantage à une respiration : expansion, relâchement, intériorisation, relance. Vouloir fonctionner contre son cycle pendant des années, c’est un peu comme conduire avec le frein à main légèrement tiré. On avance, oui. Mais à quel prix pour le moteur ?

De qui parle-t-on plus concrètement ?
Œstrogènes, progestérone, cortisol, insuline, hormones thyroïdiennes… le système hormonal féminin compose en permanence avec des variations complexes qui peuvent influencer bien plus que la fertilité. L’énergie mentale, le sommeil, la sociabilité, la douleur, la motivation, la sensibilité émotionnelle ou même la capacité à prendre des décisions peuvent être affectés par ces mouvements internes.
Et pourtant, beaucoup de femmes apprennent très tôt à fonctionner comme si ces variations ne devaient jamais exister, en mode automatique ou comme un petit robot des fois. Ajoutons à ceci, une bonne louche de douleurs chroniques et nous obtenons quelque chose de plutôt explosif à long terme. Continuer malgré les douleurs, produire malgré l’épuisement, être disponibles malgré le brouillard mental, sourire malgré les fluctuations émotionnelles, tenir le rythme, ... en bref, "sois forte", n'est-ce pas ce qu'on dit ?
Les stratégies silencieuses
Certaines femmes, sans le savoir programment les réunions importantes certains jours sans même réaliser qu’elle évite inconsciemment les périodes où elle se sent plus vulnérable. Une autre annule discrètement des sorties lorsqu’elle sent son corps saturer. Une mère prépare tout à l’avance les jours où elle se sent forte, anticipant déjà les moments où son énergie chutera. Certaines deviennent expertes dans l’art de compenser et jongler. On devient "hyper-organisatrice" pour éviter de nous effondrer. On active le contrôle permanent, la dissociation du corps, parfois, on va même jusqu'à ignorer les signaux internes jusqu’à ne plus savoir ce qu’on ressentent réellement.
Chez les femmes souffrant d’endométriose, de syndrome prémenstruel sévère (SPM), le syndrome ovulatoire, de troubles hormonaux, de fatigue chronique ou de douleurs persistantes, cette lutte peut devenir encore plus intense. Le corps ne fluctue plus seulement, il réclame ... à être entendu, pris en compte, qu'on lui donne la parole.
Et malgré cela, beaucoup continuent à essayer de répondre aux mêmes exigences quotidiennes. Être performante au travail, présente pour les enfants, disponible émotionnellement, maintenir une vie sociale, faire du sport, gérer les rendez-vous médicaux, ne pas ralentir.
« J’avais l’impression de devoir négocier avec mon corps tous les matins », racontait une femme de 38 ans souffrant d’adénomyose. « Comme si je devais le convaincre de me suivre encore une journée. » Ce conflit intérieur finit parfois par produire une forme d’usure invisible.
Seulement, ça ne s'arrête pas là. Une usure psychique née du fait de se sentir continuellement “en décalage” avec ce qu’on attend de soi. Et lorsque les rythmes internes changent mais que l’environnement exige la même constance permanente, beaucoup de femmes finissent par interpréter leurs variations comme des défaillances personnelles. Elles culpabilisent de ralentir, de ressentir, d’avoir besoin de récupération. Vous le voyez aussi venir, ce bon gros et vieux Burn-out ?
La saison du cœur, du corps, de la respiration et de la pensée
Pourtant, dans le vivant, autour de nous, lorsqu'on s'arrête dans notre course folle, qu'on regarde avec nos yeux d'enfants émerveillés, on peut constater que tout fonctionne par cycles. A commencer par notre respiration, notre sommeil, nos saisons, nos marées, nos rythmes hormonaux, etc.
Le cycle féminin pourrait presque être vu comme un paysage intérieur en mouvement. Certaines périodes favorisent l’élan, l’ouverture, la projection. D’autres invitent davantage au retrait, à l’introspection, à l’économie d’énergie ou à la récupération. Non pas comme une faiblesse, plus comme une intelligence biologique.
Et même si peu de femmes ont réellement appris à lire ces variations sans jugement, même si on nous a souvent appris à dépasser notre corps avant même de le comprendre, nous sommes toutes capable de reconnaître nos rythmes et savons à quel point ceci transforme profondément notre relation à soi. Cela ne signifie pas vivre au gré de chaque émotion ou renoncer aux responsabilités du quotidien. Il ne s’agit pas de romantiser les fluctuations hormonales, ni d’enfermer les femmes dans une vision biologique réductrice, plutôt, d’apprendre à observer et comprendre ce qui soutient l’énergie et ce qui l’épuise. Identifier les périodes où le corps demande davantage de récupération et ajuster certaines attentes, créer des espaces de respiration avant l’effondrement.

Certaines femmes découvrent alors quelque chose d’étonnant, à savoir que moins elles luttent contre leur physiologie, plus elles retrouvent une forme de stabilité profonde et rigide, une vraie stabilité vivante, fluctuante, souple, sur le long terme. Comme si écouter certains signaux du corps permettait paradoxalement de tenir sur le long terme sans se consumer intérieurement. Je me souviens encore comment j'expliquais à mon ami que je travaillais "en service coupé; une plage de souffle, une plage de travail " avec à la clé un travail tout aussi bien fait, à la grande différence qu'il n'y avait plus de douleurs dorsale, de douleurs en fin de journée, d'épuisement, avec même un peu de joie à partager entre ces moments de ressourcement.
Dans une société qui valorise encore énormément la performance visible, cette manière d’habiter son corps demande parfois du courage. Le courage de reconnaître que l’énergie humaine n’est pas infinie, que la récupération est un élément crucial de la vie au même titre que la respiration et l'hygiène de vie élémentaire. Que les rythmes biologiques influencent profondément la manière dont nous vivons, travaillons, aimons et prenons soin de nous-mêmes. Et peut-être qu’au fond, comprendre cela ne concerne pas seulement les femmes.
Peut-être que cette réflexion dépasse largement la question hormonale. Peut-être qu’elle interroge notre manière entière d’habiter le vivant, notre rapport au temps, au corps, au repos, à la productivité, à la vulnérabilité, notre relation à la récupération après l'expansion ou au repos comme une fonction vitale du vivant, ... et à tout ce que nous avons appris à forcer plutôt qu’à écouter.
Et si la vraie solidité ne venait pas de notre capacité à tenir sans relâche… mais de notre capacité à nous régénérer ?

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